Entries by Julien Garderon

[Journées Porte Ouverte] L’extimité à l’ère du 2.0 par Julien GARDERON (seconde partie)

Le pain du bon peuple internaute

Sur une île déserte, nous n’existons que pour nous-même; il en est de même avec Internet. Plus que la profusion des détails, la multiplication des actualités amène à une vérité. C’est osé, j’en conviens. Mais je ne reprends ici que les traces des premiers bloggeurs anonymes, qui balançaient sur leur boite ou leur milieu. Sur eux-même il ne donnait rien ou presque, du moins pas l’essentiel qui fonde l’identité comme une image, un nom, une adresse ou quelques mots sur leurs goûts et envies. Lus parce qu’ils postaient, régulièrement, des anecdotes ou des observations délicieuses.


C’est rentré doucement mais surement dans les mœurs. Aidée par certains parallèles entre la rumeur et le buzz sur un certain abandon des sources et de la vérification des informations, la chasse est devenu au fil du temps celle du contenu. Les radios se battaient pour des fréquences, des télé pour allonger la durée du temps de cerveau disponible, les journaux pour les signes dans une page. Mais balayée la chasse au contenant: le numérique amène à l’infini ou presque de l’espace disponible. On en vient à vendre des sites dits de « contenus », dont le coût est à la proportion de leur nombre d’items, sans grand regard sur la qualité.

Publier ou mourir est le saccerdoce d’Internet.

Cette chasse au contenu favorise, selon moi, de facto les réseaux sociaux. Ce ne sont que des outils plus simples et plus ludiques qui remplacent les blogs et leur nécessité de rédaction. Quoi que, des contre-exemples existent…

une petite pointe d’humour

… Bref, l’essentiel à retenir à mon sens est la création de son intimité par le partage de morceaux de sa vie. Cette extimité devient une ressource inépuisable de contenus… en ces temps d’écologie, une ressource renouvelable. Facebook qui n’est alors plus un service de partage mais un « banal » éditeur de contenus en ligne: en juxtaposant des publicités ciblés au stream de ses inscrits. Il gagne de l’argent par 500 millions de rédacteurs plus ou moins fidèles; un territoire où les écosystèmes, encore eux, de relations humaines évoluent. Un écosystème où cohabite le biotope Facebook et sa biocénose de profils.

Il n’y a qu’un pas pour traduire ce dernier point en généralité: le profit génère naturellement des possibilités d’expansion pour l’extimité, car il donne la possibilité de se réaliser au-delà de soi et d’être (re)connu par les autres, ce qui réjouit notre égo et flatte nos instincts voyeurs.
Cette recherche du profit crée à la fois le support et la possibilité pour tous de créer son propre contenu, le diffusant à ceux que nous voulons ou presque; puis le biotope se rémunère en créant autour de ses contenus des publicités. Cela peut enfermer la personne dans une bulle collective où se rapprochent d’autres personnes qui lui ressemblent, profitant des aspects communautaires pour la laisser dans une attitude captive. Mais j’y reviendrai un peu loin.

Liberté parce que rupture

En amateur de Jacques Attali, je ne peux ici que reprendre un extrait tiré des Cahiers d’Ernst & Yong en 2007, nommé Éloge de la rupture – Mécaniques et dynamiques du Changement: « L’homme est passé d’une idéologie de l’immortalité, de l’éternité, du répétitif à une idéologie de la liberté. Et la liberté, c’est précisément le droit à la rupture.« 

Au fond Internet serait aujourd’hui assez bien résumé (mais c’est là toute la hauteur de ma simple opinion) comme un terrain de liberté car de ruptures: une production et une consommation en masse mais gratuites, de nouveaux droits mais sans devoirs, des nouvelles possibilités mais sans maîtrise des nouvelles menaces, des informations partagées en temps réel mais sans être vérifiées.
« Oui mais » : la rupture y trouve là une définition étrange, presque inquiétante. Au delà, il faut donner au plus grand monde pour prouver que ce que l’on apporte est nouveau, et donc différent. Et donc en rupture avec ce qui existe. Un buzz est une rupture. Le buzz serait une rupture continue, comme un flux qui ne se tarie jamais.
Face à de tels flots, le journalisme aujourd’hui dit « classique » est emporté, renversé par un nouveau journalisme « citoyen », par un partage de l’information qui n’est plus la mise en perspective. Si tant soit peu cela était fait avant, il s’agirait d’avantage à nos numériques jours de coller des morceaux pour créer une réalité plus en adéquation avec notre vision du monde. Elle-même faite par une construction de nos connaissances et de nos ressentis, par un cycle sans fin d’influence réciproque…

Et le rapprochement des morceaux sont ceux que l’on aime et ceux que l’on rejette tout en même temps. L’actualité même n’est plus assénée par quelques éditorialistes qui donnent le ton. C’est une tendance qui se dessine, que les journaliste traditionnels tentent d’appréhender (cf. le lancement de « l’affaire Zahia » sur Internet puis son développement dans la presse papier).

Et chacun voit sa propre actualité, qui le préoccupe. En continue, en rapport avec sa propre intimité: les agrégateurs et les outils de partages sont alors des relais d’une extimité médiatique sur notre projection de nous-même et de notre environnement dans l’actualité du monde que l’on donne maintenant à voir au monde. C’est-à-dire que l’on montre visiblement (et ostensiblement souvent) ce qui nous intéresse dans l’actualité et donc, in fine, ce que l’on est.

L’actualité du Web est devenue une caisse de résonance alimentée principalement des attentes des acteurs (nous-même) et de ce que nous produisons soit par le partage, soit par la création.

Toujours dans ce même cahier et pour l’anecdote, Roland Cayrol nous éclaire et nous donne une explication pour les actions de communication des politiques: « Ce n’est pas un hasard si, dans chaque camp, celui ou celle qui a retenu les faveurs des Français entend précisément rompre avec la langue de bois, le tranquille ronron des mots en « isme » et de la politique politicienne. » Tiens, Elisabeth Guigou n’a pas dû le lire. La pauvre en serait presque encore à tenir des raisonnements, parfois.

L’extimité est identitaire

Doit-on voir dans l’éloge de la rupture continue un argument d’un retour en masse du religieux? La discontinuité reste la menace d’un lendemain incertain pour des générations qui n’ont connu que des cités cimetières, une télévision qui prônait l’abondance et un pseudo-hédonisme, puis l’impression de communiquer avec le monde entier… mais toujours dans sa communauté. Les forums dématérialisent sans remplacer la culture, le verbe ou les codes sociaux qui fondent les relations humaines. Je communique « mieux » (car plus souvent) et plus loin, mais toujours avec moi-même, avec mon semblable. Ce ne sont plus des classes sociales mais pudiquement des salons et des communautés. Ici Internet n’est plus le vecteur de la rupture mais le lien identitaire: le texte accompagne la croyance. La croyance que l’autre est à la fois différent mais semblable, qu’il m’accepte, que je le connais, qu’il me comprend. On en revient à une idylle forcément déçue. C’est aussi un nouveau règne de l’abondance: les questions trouvent des réponses, des multitudes de réponses. Un piège qui peut se refermer facilement.
Car ceux qui apportent des réponses sont toujours de pair-à-pair: rumeur, science et foi sont ici sur un pied d’égalité numérique, de pseudonyme ou de nom de domaine. Mais la première est plus sexy, la seconde semble approximative et complexe… la troisième est par principe absolue et définitive pour le croyant. Le média de la rupture devient alors le délicat ronron de la bonne morale et des ragots, parfait fin XIXe. La rupture des ruptures serait-elle de conserver?

Je crains que nous ayons perdu l’unité républicaine en laissant la liberté républicaine à elle-même, sur Internet comme dans l’ensemble de la vie civile réelle; c’est-à-dire en rupture face à la liberté pure: la première semble tellement plus restreinte que la seconde parce que le respect qu’elle impose se traduit par la modération de soi-même dans l’espace d’échanges. Liberté républicaine ? Pas assez en rupture. La liberté doit être absolue, en rupture avec tout, même de son socle politique. Elle en serait idéologique parce que pleine et entière, finale: cet ensemble des croyances que j’évoquais plus haut.

On se regroupe et on se montre tel que l’on veut être vu dans son groupe: l’extimité est aussi une source de nouvelles identités. Sites de rencontres, sites professionnels, réseaux sociaux, communautés sont accessibles par un seul courriel mais avec combien d’alias?
C’est tout le débat passionnant autour de la place et du rôle des multiples profils numériques qui fleurissent pour une même personne. Mais la différenciation des profils n’est-elle pas le reflet de rupture que l’on créé avec l’autre ? Un jour je suis ainsi, un jour autre chose.

Rupture est le maître mot; l’extimité est un moyen.

[Journées Porte Ouverte] L’extimité à l’ère du 2.0 par Julien GARDERON

J’ai le plaisir d’accueillir aujourd’hui, dans le cadre des Journées Porte Ouverte, un jeune diplômé de l’ICOMTEC, passionné des Technologies Nouvelles et de Politique : Julien GARDERON. Dans cette tribune, une première de ce genre dans ce blog, Julien aborde la notion d’extimité, à partir d’un angle inédit : celui de la politique. Je vous laisse découvrir donc cette première partie, la deuxième sera disponible à partir de mardi prochain. Et comme d’habitude, la tribune est ouverte pour vos commentaires, interrogations et critiques… soyez indulgents me glisse-t-il dans l’oreille ;-)

L’extimité: le pain et les jeux contemporains

L’écosystème de Mme Guigou

« Mon écosystème » note, en tête de gondole, Elisabeth Guigou sur son blog. Sous la présidence de François Mitterrand, elle sera une des principaux diplomates envoyés au front pour négocier le traité de Maastrich, comme Ministre déléguée aux Affaires Européennes. Les mots, cette ex de l’ENA connait: elle ne se laisse pas reprendre. A raison. Mais alors quel est cet environnement qu’elle affiche ?
Son écosystème renvoie à son flux Twitter (peu personnalisé, les messages ont tous un rapport à son activité politique, où l’on devine son collaborateur), à son compte Dailymotion (ses interventions en séance principalement), Facebook (c’est à la mode de mettre son profil de badge) ou encore son « profil sur le site de l’assemblée » -sa page de présentation-, et le flux RSS du site.

Rapprochons maintenant ces quelques éléments de la définition d’écosystème:
« Un écosystème comprend un milieu, les êtres vivants qui le composent et toutes les relations qui peuvent exister et se développer à l’intérieur de ce système.
L’écosystème est la plus grande unité d’étude de l’écologie, elle peut même s’appliquer à la terre qui peut être considéré comme le plus gros écosystème terrien contenant toute la vie sur la planète terre.
Un écosystème est composé de deux éléments la biocénose qui est l’ensemble des êtres vivants et le biotope qui est le milieu. L’écosystème est un ensemble de vie équilibré, autonome, stable et complexe. »
Peu importe la source ici: nous retiendrons la dernière phrase. Car au fond, le terme est plutôt bien choisi par Elisabeth Guigou et son équipe.

Internet est encore bien (trop) souvent vu par nombre de responsables publics comme un canal de diffusion à sens unique… ou entre personnes de même tendances. Pas que des politiques, mais le parallèle est trop beau pour ne pas dériver tranquillement sur l’extimité. Oh certes, il y a toujours des enquiquineurs à venir commenter, des « pour » et des « contre ». Mais un blog, c’est chez soi: la porte d’entrée de ce que l’on dit, ce que l’on lit, ce que l’on suit. Cela ravit le militant et donne l’image du général qui contrôle ses troupes à l’extérieur, qui les étale en montrant au monde le nombre de ses fidèles qui le follow. Inconsciemment ou non, elle a reproduit là le rêve ultime du politique qu’est une communication dans une sphère clos grâce à Internet. Doux paradoxe… Un parallèle peut-être plus frappant: en campagne, le candidat ou l’élu est entouré de son équipe et de ses soutiens. Un candidat ou un élu ne voit jamais les discours enflammés de ses opposants dans leurs réunions publiques. Peut-être veux elle retrouver ici cette zone de confort de parler sans opposition marquée?

La représentation d’un tel écosystème, de ses échanges, de sa complexité, peut être ces cartes qui dessinent les liens entre des sites. Des renvois de pages en pages qui construisent à travers des points d’accès généralistes -des sites d’information ou des blogs d’observateurs-, comme des ponts entre des sphères qui ne se rejoignent jamais. La biocénose est ici l’ensemble des sites qui vive sur un biotope fait de serveurs et de services. On se suit, on s’épie et même parfois on se commente… par voie de presse, pas sur le net.

Ma première vision de l’extimité est celle-ci: montrer à ceux qui vous acceptent complètement, sans vous remettre en question. Ils doivent vous suivre sur tous les supports, accepter le message en l’état. Dans un tel environnement, un tel écosystème, tout est calibré et mis en scène. L’image de l’intime exposée et contrôlée: c’est bien l’extimité, version politique. La peoplisation, les personnalisations sont des reflets de ce qui se joue peut-être dans l’inconscient de nos décideurs et qui se traduit d’une manière nette et simple sur Internet. J’avance ici, profitant d’être dans une tribune libre, que ce reflet n’est en rien créé par le média mais facilité par lui. Permettant d’avantage, il encourage ce que je suppose être plus ou moins la tendance chez tout homme. Les simples badauds ne sont alors, sur le blog d’Elisabeth Guigou, que d’avantage sous l’admiration de celle qui se dévoile et dévoile ses combats au monde, sans opposition apparente.

Le jeu du bon peuple internaute

Quittons la sphère politique quelques instants.

Je fais un pari: être absent sur les réseaux sociaux tout en maîtrisant parfaitement l’outil deviendra un must pour un professionnel. On prouve à la fois son détachement et sa capacité à faire. On protège aussi son image de photos ou pseudos compromettants, une certaine distance « classieuse ». De toute façon un vrai professionnel ne fait pas: il conseille. Éventuellement il peut avoir fait, comme le général a de hauts faits d’arme de corps-à-corps, mais jamais au moment où il est général. Il se bat oui, mais dans l’ombre des soldats qu’il mène à la victoire et de ses propres conquêtes.

« Je peux mais je ne le fais pas » ou le comble du luxe dans une société où l’envie est synonyme d’impératif. Digression teintée d’ironie qui me permet de résumer en creux le concept d’Apple.

Le MacBook est cher et est un vulgaire ordinateur portable mais il est utile à mon développement et le développement de mon image personnelle vers l’extérieur.

L’iPhone 4 fait la vidéo et même visiophone: peu importe si les autres téléphones portables le font depuis des années, je dois changer l’ancienne version, qui passe en quelques instants à l’antiquité. Parce que je suis la tendance de la représentation de la modernité, pas l’innovation véritable.
L’iPad ne sert à rien mais c’est joli et super marrant quand on passe son doigt sur l’écran.

Bref j’ai des produits Mac: j’appartiens donc à la caste Mac. J’ai mieux compris que le quidam moyen qui a un produit d’une autre marque et qui ne peut pas connaître le must de ce qui se fait en informatique, pauvre idiot qu’il est.

J’exagère mais à peine, sauf peut-être pour quelques aficionados qui ne manqueront pas de réagir. Apple est une entreprise comme les autres, et comme toutes les autres le charme risque de prendre fin un jour. A part le Nutella, rien n’est éternel m’a dit un jour un proche ami.
Vous me direz quel est le rapport avec l’extimité? Tout! Ou presque.

Apple a le mérite d’avoir remis au goût du jour par l’iPhone deux choses essentielles, délaissées par l’OS mobile de Microsoft, qui faisait plus ou moins le gros des ventes jusqu’alors: l’installation de paquet par le réseau, facilitant l’installation de logiciels à la volée (et donc à la liberté de l’usage par le réseau de téléphonie mobile) et une interface utilisateur riche mais simple et ergonomique. Il a lancé médiatiquement (et non techniquement) un mouvement, aujourd’hui repris par d’autre comme Droid de Google.

Cela n’a l’air de rien mais le téléphone portable était déjà un relais mobile depuis quelques années déjà de notre intimité: carnet de contacts, SMS, appels, photos, sons, vidéos, et la possibilité permanente d’être joignable. L’utilisation d’un téléphone permettant de joindre de manière ludique et efficace les réseaux sociaux ont brouillé des lignes claires entre vie privée et publique non plus seulement pour des personnalités publiques, mais aussi pour des citoyens lambdas comme vous et moi.

Le réseau social est alors à prendre sous deux angles:

  • un partage facile avec ses contacts pour l’utilisateur,
  • une création de contenus pour le propriétaire du service.

J’y reviendrais dans le point suivant, sur une construction économique qui s’en est suivie.

Nous pouvons désormais non plus seulement faire un broadcast one-to-one avec notre téléphone mais également (et principalement ?) one-to-all. L’intimité mobile devient l’extimité nomade. On donne à voir par moment, des messages courts ou des contenus multimédias, ce qui nous entoure. Ces morceaux s’assemblent pour donner l’illusion d’une vie  qui serait intégralement retranscrite. Mais qui ressemble d’avantage à celle vue à travers les films, où les acteurs ne vont jamais aux toilettes, ne montrent pas certaines souffrances, et ignorent superbement une réalité physique (ou économique).

Par nos commentaires, par nos réactions, nous donnons à ces contenus une valeur symbolique forte de notre appartenance à une communauté (je suis ici, j’achète ceci, je partage cela) et une autre symbolique toute aussi forte d’être car l’on est dans une dynamique d’actualité permanente chez nos contacts et plus largement les internautes, à savoir deux facettes distinctes que sont le buzz pour l’ensemble du web et le stream pour nos contacts.

J’avoue qu’Apple était ici un exemple parfait pour entrevoir la possibilité qu’il a offerte, existante auparavant mais réservée à une élite technophile. Et bien sûr mettre en avant une certaine dérive commerciale loin des messages modernistes de la firme, ce qui me permet une parenthèse critique sur l’agressivité de sa communauté, Steve Jobs en tête.

La suite la semaine prochaine !