Le pain du bon peuple internaute

Sur une île déserte, nous n’existons que pour nous-même; il en est de même avec Internet. Plus que la profusion des détails, la multiplication des actualités amène à une vérité. C’est osé, j’en conviens. Mais je ne reprends ici que les traces des premiers bloggeurs anonymes, qui balançaient sur leur boite ou leur milieu. Sur eux-même il ne donnait rien ou presque, du moins pas l’essentiel qui fonde l’identité comme une image, un nom, une adresse ou quelques mots sur leurs goûts et envies. Lus parce qu’ils postaient, régulièrement, des anecdotes ou des observations délicieuses.


C’est rentré doucement mais surement dans les mœurs. Aidée par certains parallèles entre la rumeur et le buzz sur un certain abandon des sources et de la vérification des informations, la chasse est devenu au fil du temps celle du contenu. Les radios se battaient pour des fréquences, des télé pour allonger la durée du temps de cerveau disponible, les journaux pour les signes dans une page. Mais balayée la chasse au contenant: le numérique amène à l’infini ou presque de l’espace disponible. On en vient à vendre des sites dits de « contenus », dont le coût est à la proportion de leur nombre d’items, sans grand regard sur la qualité.

Publier ou mourir est le saccerdoce d’Internet.

Cette chasse au contenu favorise, selon moi, de facto les réseaux sociaux. Ce ne sont que des outils plus simples et plus ludiques qui remplacent les blogs et leur nécessité de rédaction. Quoi que, des contre-exemples existent…

une petite pointe d’humour

… Bref, l’essentiel à retenir à mon sens est la création de son intimité par le partage de morceaux de sa vie. Cette extimité devient une ressource inépuisable de contenus… en ces temps d’écologie, une ressource renouvelable. Facebook qui n’est alors plus un service de partage mais un « banal » éditeur de contenus en ligne: en juxtaposant des publicités ciblés au stream de ses inscrits. Il gagne de l’argent par 500 millions de rédacteurs plus ou moins fidèles; un territoire où les écosystèmes, encore eux, de relations humaines évoluent. Un écosystème où cohabite le biotope Facebook et sa biocénose de profils.

Il n’y a qu’un pas pour traduire ce dernier point en généralité: le profit génère naturellement des possibilités d’expansion pour l’extimité, car il donne la possibilité de se réaliser au-delà de soi et d’être (re)connu par les autres, ce qui réjouit notre égo et flatte nos instincts voyeurs.
Cette recherche du profit crée à la fois le support et la possibilité pour tous de créer son propre contenu, le diffusant à ceux que nous voulons ou presque; puis le biotope se rémunère en créant autour de ses contenus des publicités. Cela peut enfermer la personne dans une bulle collective où se rapprochent d’autres personnes qui lui ressemblent, profitant des aspects communautaires pour la laisser dans une attitude captive. Mais j’y reviendrai un peu loin.

Liberté parce que rupture

En amateur de Jacques Attali, je ne peux ici que reprendre un extrait tiré des Cahiers d’Ernst & Yong en 2007, nommé Éloge de la rupture – Mécaniques et dynamiques du Changement: « L’homme est passé d’une idéologie de l’immortalité, de l’éternité, du répétitif à une idéologie de la liberté. Et la liberté, c’est précisément le droit à la rupture.« 

Au fond Internet serait aujourd’hui assez bien résumé (mais c’est là toute la hauteur de ma simple opinion) comme un terrain de liberté car de ruptures: une production et une consommation en masse mais gratuites, de nouveaux droits mais sans devoirs, des nouvelles possibilités mais sans maîtrise des nouvelles menaces, des informations partagées en temps réel mais sans être vérifiées.
« Oui mais » : la rupture y trouve là une définition étrange, presque inquiétante. Au delà, il faut donner au plus grand monde pour prouver que ce que l’on apporte est nouveau, et donc différent. Et donc en rupture avec ce qui existe. Un buzz est une rupture. Le buzz serait une rupture continue, comme un flux qui ne se tarie jamais.
Face à de tels flots, le journalisme aujourd’hui dit « classique » est emporté, renversé par un nouveau journalisme « citoyen », par un partage de l’information qui n’est plus la mise en perspective. Si tant soit peu cela était fait avant, il s’agirait d’avantage à nos numériques jours de coller des morceaux pour créer une réalité plus en adéquation avec notre vision du monde. Elle-même faite par une construction de nos connaissances et de nos ressentis, par un cycle sans fin d’influence réciproque…

Et le rapprochement des morceaux sont ceux que l’on aime et ceux que l’on rejette tout en même temps. L’actualité même n’est plus assénée par quelques éditorialistes qui donnent le ton. C’est une tendance qui se dessine, que les journaliste traditionnels tentent d’appréhender (cf. le lancement de « l’affaire Zahia » sur Internet puis son développement dans la presse papier).

Et chacun voit sa propre actualité, qui le préoccupe. En continue, en rapport avec sa propre intimité: les agrégateurs et les outils de partages sont alors des relais d’une extimité médiatique sur notre projection de nous-même et de notre environnement dans l’actualité du monde que l’on donne maintenant à voir au monde. C’est-à-dire que l’on montre visiblement (et ostensiblement souvent) ce qui nous intéresse dans l’actualité et donc, in fine, ce que l’on est.

L’actualité du Web est devenue une caisse de résonance alimentée principalement des attentes des acteurs (nous-même) et de ce que nous produisons soit par le partage, soit par la création.

Toujours dans ce même cahier et pour l’anecdote, Roland Cayrol nous éclaire et nous donne une explication pour les actions de communication des politiques: « Ce n’est pas un hasard si, dans chaque camp, celui ou celle qui a retenu les faveurs des Français entend précisément rompre avec la langue de bois, le tranquille ronron des mots en « isme » et de la politique politicienne. » Tiens, Elisabeth Guigou n’a pas dû le lire. La pauvre en serait presque encore à tenir des raisonnements, parfois.

L’extimité est identitaire

Doit-on voir dans l’éloge de la rupture continue un argument d’un retour en masse du religieux? La discontinuité reste la menace d’un lendemain incertain pour des générations qui n’ont connu que des cités cimetières, une télévision qui prônait l’abondance et un pseudo-hédonisme, puis l’impression de communiquer avec le monde entier… mais toujours dans sa communauté. Les forums dématérialisent sans remplacer la culture, le verbe ou les codes sociaux qui fondent les relations humaines. Je communique « mieux » (car plus souvent) et plus loin, mais toujours avec moi-même, avec mon semblable. Ce ne sont plus des classes sociales mais pudiquement des salons et des communautés. Ici Internet n’est plus le vecteur de la rupture mais le lien identitaire: le texte accompagne la croyance. La croyance que l’autre est à la fois différent mais semblable, qu’il m’accepte, que je le connais, qu’il me comprend. On en revient à une idylle forcément déçue. C’est aussi un nouveau règne de l’abondance: les questions trouvent des réponses, des multitudes de réponses. Un piège qui peut se refermer facilement.
Car ceux qui apportent des réponses sont toujours de pair-à-pair: rumeur, science et foi sont ici sur un pied d’égalité numérique, de pseudonyme ou de nom de domaine. Mais la première est plus sexy, la seconde semble approximative et complexe… la troisième est par principe absolue et définitive pour le croyant. Le média de la rupture devient alors le délicat ronron de la bonne morale et des ragots, parfait fin XIXe. La rupture des ruptures serait-elle de conserver?

Je crains que nous ayons perdu l’unité républicaine en laissant la liberté républicaine à elle-même, sur Internet comme dans l’ensemble de la vie civile réelle; c’est-à-dire en rupture face à la liberté pure: la première semble tellement plus restreinte que la seconde parce que le respect qu’elle impose se traduit par la modération de soi-même dans l’espace d’échanges. Liberté républicaine ? Pas assez en rupture. La liberté doit être absolue, en rupture avec tout, même de son socle politique. Elle en serait idéologique parce que pleine et entière, finale: cet ensemble des croyances que j’évoquais plus haut.

On se regroupe et on se montre tel que l’on veut être vu dans son groupe: l’extimité est aussi une source de nouvelles identités. Sites de rencontres, sites professionnels, réseaux sociaux, communautés sont accessibles par un seul courriel mais avec combien d’alias?
C’est tout le débat passionnant autour de la place et du rôle des multiples profils numériques qui fleurissent pour une même personne. Mais la différenciation des profils n’est-elle pas le reflet de rupture que l’on créé avec l’autre ? Un jour je suis ainsi, un jour autre chose.

Rupture est le maître mot; l’extimité est un moyen.

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