Blogueurs et pratiques de veille : Jean-Marie Le Ray


Notre invité aujourd’hui est l’auteur de Adscriptor, l’un des blogs les plus actifs dans le domaine des TIC et spécialement Google. Je vous laisse donc découvrir Jean-Marie Le Ray et ses pratiques de veille, qui datent depuis une vingtaine d’années.

  • On commence par une petite
    présentation ?

Jean-Marie Le Ray, traducteur-interprète de
profession, rédacteur, créateur de contenu et accessoirement blogueur sur Adscriptor, où je passe le Web à la
loupe. Français ayant déjà passé plus de la moitié de ma vie hors de France, je
vis en Italie depuis 1982. Marié, un enfant.

  • Pourquoi fais-tu de la
    veille ?

Voici plus de 20 ans que j’en fais. Initialement une veille terminologique
dans le cadre de mon métier, puisque le traducteur est souvent confronté à la
traduction de termes – généralement anglais – qui ne sont pas encore traduits
dans sa langue, une tendance s’accentuant au fil des ans avec la variété et la
rapidité des évolutions technologiques et scientifiques.

Donc lorsque je me suis connecté pour la première fois fin 1995, il était
tout naturel d’étendre cette veille au fonctionnement du Web dans son ensemble,
pour tenter de comprendre un peu ce qui se passait et ce que nous réservait
cette révolution Internet. Je n’ai pas été déçu…

  • Peux-tu nous décrire tes
    pratiques de veille ?

Précisons tout d’abord que mes pratiques sont presque totalement
« Google dépendantes ». Après avoir découvert le moteur dès 1999 pour
mes recherches terminologiques, je veille essentiellement autour des outils suivants,
intuitifs et plutôt simples à mettre en œuvre :

  1. le moteur lui-même,
    à travers une bonne maîtrise des syntaxes de recherche ;
  2. GMail, où réunir sans problème de stockage l’abonnement à plusieurs
    listes de discussion « pointues » (sur l’IE, le droit, la
    traduction, etc.) et plus d’une centaine d’alertes Google, qui
    centralisent la recherche dans l’actualité (Google News), les sites Web,
    les blogs, les forums et les groupes de discussion. Je peux donc tracer à
    volonté n’importe quel sujet cible dans le périmètre linguistique de mon
    choix (Obama ne produit pas les mêmes résultats sur le Web U.S.,
    francophone, italien ou autre) ;
  3. Google Reader, avec actuellement
    plus de 1200 flux suivis, mais ça augmente régulièrement.

Comme vous pouvez le voir, le dénominateur commun des trois points
ci-dessus est la recherche, c’est-à-dire la « garantie Google » de
retrouver au vol les actus qui m’intéressent grâce à la fonction recherche de
GMail et Google Reader. D’autres outils comme Flaptor ou le portail multilingue Wikio s’avèrent également très utiles pour
suivre des thèmes précis, personnes ou sujets, et créer à la volée des flux de
recherche directement gérables sur Google Reader. Tant de par leur simplicité
que par leur efficacité, les flux RSS révolutionnent véritablement la
veille !

En parallèle, autre pôle de veille indispensable, c’est la faculté de
rechercher en local dans presque 10 millions de fichiers et plus d’1 To de
données. Pour ce faire j’utilise dtSearch
depuis des années, que je recommande vivement comme alternative à des solutions
telles que Google Desktop ou
autres, qui n’existaient d’ailleurs pas lorsque j’ai installé dtSearch, la Rolls-Royce de
l’indexation sur PC. A un prix défiant toute concurrence !

  • Combien d’heures consacres-tu
    à la veille par semaine (en moyenne) ?

Autant d’heures que je travaille, puisque c’est une activité en toile de
fond, toujours présente, indissociable de mon travail et du blogging. Comme
j’ai déjà eu l’occasion de le dire sur Adscriptor, tenir un blog, c’est d’abord
savoir lire et s’informer avant de savoir écrire…

  • Quelles sont les
    difficultés que tu rencontres lors de tes veilles ?

Pour moi il est évident que les deux points critiques sont l’infobésité et
la gestion du temps : comment discerner les signaux faibles et forts entre
bruits et silences lors de mes recherches et, partant, comment prioriser les
actus, désormais quasiment impossibles à hiérarchiser. Plus le temps passe et moins
je crois à l’efficacité des ontologies, des vocabulaires contrôlés et autres
arborescences diverses et normalisées. Car face à la surabondance exponentielle
de l’info, le problème n’est plus de trier le bon grain de l’ivraie dans une
utopie référentielle où l’on aurait des silos de bonnes données d’un côté, et
de mauvaises de l’autre. Non, la seule solution praticable, c’est de pouvoir
retrouver en un clic ou deux, au moment voulu, l’aiguille enfouie dans la botte
de foin.

  • Quelles solutions as-tu mis
    en place pour les contourner ?

Vu que les requêtes se font toujours par mots clés, je trouve davantage d’utilité
dans les tags et les folksonomies « spontanées », voire dans les
recherches par fenêtres temporelles. Cela dit, dans le magma non structuré de l’info,
il nous manque vraiment un déploiement généralisé des métadonnées, pourtant annoncé
depuis longtemps avec l’avènement
du Web 3.0
, ou Web sémantique, si vous préférez. Puisque l’on aura une
profusion de nouveaux services, dont beaucoup n’auront même pas de site Web
visitable, avec ici et là des parties d’application, de contenu et de données
n’ayant qu’une (non-)existence virtuelle (pensez à l’Internet des objets…),
prêtes à être louées, utilisées, réutilisées, réparées, remixées. Toujours plus
éparpillées sur nos ordinateurs, nos mobiles, sur des capteurs de circulation
placés le long de l’autoroute, dans des applications domotiques, embarquées, etc.

Or comment voudrez-vous vous y retrouver si de nouveaux outils plus
intelligents que ceux que l’on a aujourd’hui ne sont pas réalisés ?
D’autant que notre expérience utilisateur dépendra largement du degré de
sophistication de ces outils, de l’ergonomie et l’intuitivité de leur interface,
outre de leur capacité à m’aider à retrouver l’info pertinente « pour moi,
ici et maintenant ».

  • Selon toi, pourquoi la
    veille est nécessaire à l’heure des médias sociaux : 1/ pour les individus
    2/pour les entreprises 3/ pour l’Etat

1. Pour les individus

Essentiellement pour adopter une attitude active vis-à-vis de
l’information. On ne peut/doit plus s’informer après Internet comme on s’informait avant !
Passer d’une approche top-down à des logiques horizontales,
transversales. La rupture des médias sociaux, c’est l’arrivée de
l’individu
comme émetteur et non plus comme seul récepteur de l’info, de
l’analyse.
J’observe à ce propos que la terminologie de « médias sociaux » a une
portée bien plus ample que celle de « réseaux sociaux », et que l’on
ne saurait confondre les uns avec les autres. Sur Internet, alors
que les réseaux sont limités par essence à leurs membres, dans l’absolu
les médias peuvent diffuser sans
limites, indépendamment des supports de diffusion (texte, voix, vidéo,
musique, graphisme, etc.). Donc l’indépendance de
jugement des individus vis-à-vis de l’info « officielle »,
communiquée d’en haut, sera étroitement proportionnelle à leur aptitude
à se
familiariser et apprivoiser les outils mieux adaptés à la personnalité
de
chacun/e, qui devient ainsi son propre média !

2. Pour les entreprises

Vital ! La veille est consubstantielle à leur survie : saisir les tendances, anticiper,
rebondir, s’adapter. Vite et partout. Car s’il est impossible pour l’entreprise
de contrôler en amont tout ce qui se dit sur elle, émanant autant de ses
clients que de ses concurrents ou du marché, la maîtrise de sa communication
passe forcément aussi par la réactivité, ponctuelle et proportionnée, aux
insatisfaits, aux dubitatifs, aux dénigreurs, aux trolls, etc.

Ne jamais censurer la critique, donc, sous peine d’obtenir l’effet
diamétralement opposé, mais plutôt la laisser s’exprimer librement et la
canaliser autant que possible, avec en conséquence un message clair :
quoique vous disiez, nous sommes à votre écoute et prêts au dialogue. C’est
l’évidence même, et pourtant, combien d’entreprises l’ont compris ?

3. Pour l’Etat

L’Etat est un acteur de la société au même titre que les individus et les
entreprises, dont il est censé être l’émanation démocratique. Par conséquent,
dans la dialectique qui doit s’instaurer entre la « puissance publique »
et les destinataires de ses politiques, il est clair que l’Etat doit
constamment « prendre le pouls » de l’opinion.

Une nécessité que le pouvoir en place semble avoir clairement assimilée,
notamment avec la mise en place, dès mars 2008, d’une cellule de veille confiée
à
Nicolas Princen, chargée
de
« collecter les informations
nécessaires à
l’anticipation des éventuelles menaces
qui pèsent sur l’image présidentielle
», et plus récemment avec la publication par le Service d’Information du Gouvernement d’un
appel
d’offres
ayant pour objet la « veille des informations diffusées dans les
médias sur internet concernant l’action du Gouvernement
».

En conclusion, autant pour les individus et les entreprises que pour
l’état, veiller est un impératif … darwinien ! Notamment en matière de
gestion de l’identité numérique et de la réputation, des problématiques dont
bien des gens n’ont pas encore pris la mesure, loin de là, comme en témoigne ce sondage

  • Des prédictions pour 2009 ?

En général j’évite ce genre d’exercice. Pour autant, vu
que ma seule prédiction datée janvier 2008 s’est pleinement réalisée (à savoir que
Facebook aurait dépassé le cap des 100 millions d’utilisateurs avant la fin de
l’année), je veux bien tenter un quitte ou double :

  1. Barack
    Obama sera le premier président noir des Etats-Unis, une véritable
    rupture : d’abord culturelle, dans l’attente de voir si elle sera
    aussi politique, économique et sociale. En tout cas, la tâche sera à la
    hauteur de ses ambitions, puisque dans les faits il hérite d’un pays – pas
    n’importe lequel, c’est encore la première superpuissance mondiale ! –
    au bord de la faillite ;
  2. Microsoft
    engloutira Yahoo!

Tout ceci dans un enfouissement permanent des citoyens et
des internautes sous des avalanches d’infos, d’actus et de données en tous
genres, qui produisent un bruit assourdissant. Donc à vos veilles, prêts,
partez !


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